Harpagon serrant sa cassette dans ses bras, Rodrigue et Chimène lancés dans une joute oratoire, les vagabonds de Beckett errant sur une scène quasi vide, la cantatrice chauve qu’on attend toujours… le théâtre est rempli d’images scéniques ancrées dans notre mémoire collective. Des images que de nombreux élèves de l’académie de Créteil ont eu l’occasion de côtoyer au cours de leur scolarité. Le théâtre : un genre qui suscite souvent une certaine adhésion en cours de français, surtout lorsqu’il est associé à une pratique concrète. Quand cette partie du programme est intégrée à un projet de longue haleine, elle est évidemment encore plus stimulante.
Bel exemple de cette démarche : la participation de collèges et de lycées d’Île-de-France à une action portant sur le théâtre contemporain, proposée et mise en œuvre par la DAAC (Délégation académique à l’action culturelle et à l’éducation artistique) de l’académie de Créteil et La Compagnie Jean-Michel Rabeux. Sur les six établissements qui participent au projet, cinq sont implantés dans l’académie de Créteil. Il s’agit des lycées Eugène Hénaff de Bagnolet (93), Eugène Delacroix de Drancy (93), Eugène Delacroix de Maisons-Alfort (94) et des collèges Robert Doisneau de Clichy-sous-Bois (93) et Lavoisier de Pantin (93). Deux parcours différents sont proposés : « réécritures et adaptations contemporaines » pour les collégiens, « écritures contemporaines : outrage au public ? » pour les lycéens. Autre aspect intéressant, il s’agit d’un projet inter-établissements, ce qui signifie qu’à certains moments, les élèves des différents établissements se rencontrent et travaillent ensemble. À l’approche de la fin du projet, suivons l’une de ces classes dans ses découvertes, celle du lycée Eugène Delacroix de Drancy (93)…
Des élèves d’une classe de 2de, encadrés par leur professeure de français, se sont lancés dans l’aventure. Au programme, des ateliers de pratique théâtrale, des rencontres avec des professionnels, un atelier « découverte de la technique » sur la lumière, le son et la vidéo dans une salle de théâtre. Les élèves assistent également à trois représentations. Enfin, un temps de restitution sera organisé le mardi 29 mai 2012. L’occasion de mettre en commun les travaux respectifs des élèves des différents établissements, d’échanger des impressions, de partager des émotions et peut-être de pratiquer ensemble cet art.
L’enseignante insiste sur certains aspects du projet, notamment l’ouverture culturelle des élèves. « Être en contact avec soi-même, mieux se connaître : c’est aussi cela le rôle de la culture », affirme-t-elle. Un objectif crucial, qui œuvre pour l’égalité des chances, lorsque l’on sait qu’une culture générale étendue est un atout certain à l’École mais également dans la sphère professionnelle. Au-delà, ce type de projet encourage les élèves à prendre confiance en eux, à s’ouvrir aux autres et à aller vers des univers qui leur sont parfois inconnus. Cette opération contribue en outre à leur réflexion sur l’orientation. Ils découvrent des professions qu’ils ne connaissent pas, notamment tous les métiers techniques et administratifs du théâtre. Il s’agit également parfois de les « réconcilier » avec la langue française et de favoriser leur progression dans cette matière. Enfin, essayer de leur faire aimer le théâtre, la littérature et éventuellement susciter des ambitions ou des vocations, qu’elles soient professionnelles ou scolaires : telles sont aussi les buts de ce projet.
Concrètement, cette action n’est bien entendu pas coupée des séances de français. Tout d’abord, le théâtre est au programme de la classe de 2de. Ensuite, l’enseignante a saisi cette opportunité pour mettre en place des activités d’écriture. Sujets d’invention ou textes argumentatifs : la diversité des activités proposées permet aux élèves de progresser. Par ailleurs, le théâtre est un genre qui a une spécificité cruciale : il est à la fois texte et spectacle. Cette double dimension permet aux élèves de travailler leur expression orale ainsi que leur aptitude à communiquer en utilisant des ressources verbales et non verbales. L’enseignante a mobilisé ces compétences pour préparer les élèves aux différentes rencontres. Trouver des questions pertinentes, savoir les formuler, tout cela nécessite un temps de réflexion et la maîtrise de certaines notions. Enfin, les élèves étendent leur culture générale, apprennent « autrement » et découvrent des métiers, des personnalités et des lieux différents.
Les sorties au théâtre constituent évidemment des points culminants dans cette aventure. Au mois de mars, les élèves se sont rendus au théâtre de la Bastille, à Paris, pour voir une pièce intitulée Du fond des gorges de Pierre Meunier, qui traite de l’appauvrissement du langage. Sur la scène, de nombreuses chambres à air représentent la dimension organique et concrète de la langue. Même si le sens du spectacle n’a pas forcément été bien perçu par tous les élèves, la plupart ont adhéré à la pièce qui faisait appel de manière importante aux sensations du spectateur. En outre, en amont, l’enseignante leur avait soumis un exercice de créativité langagière : il s’agissait d’inventer des mots-valises, c’est-à-dire la fusion de deux mots pour en créer un nouveau, comme, par exemple, le pianocktail (un piano qui prépare des cocktails) dans L’Écume des jours de Boris Vian. Cet exercice visait à introduire le thème du spectacle en posant la question : la langage s’appauvrit-il vraiment ? De plus, la rencontre avec le metteur en scène qui a eu lieu après la représentation a, elle aussi, été préparée. Les élèves avaient pour consigne d’évoquer leurs souvenirs de la pièce, afin de partager les sensations vécues, de dire à quoi les chambres à air leur avaient fait penser, afin de prendre conscience que l’imaginaire joue un rôle dans la réception d’une pièce et donc, dans la construction du sens, et de poser une question complémentaire. Pendant une heure, le dialogue s’est donc engagé, un dialogue clôturé par la visite du théâtre de la Bastille.
La deuxième pièce que les élèves ont eu l’opportunité de voir s’intitule Please kill me, un spectacle entre théâtre et musique de Mathieu Bauer au Nouveau théâtre de Montreuil (93). Il retrace le parcours de la génération punk, un univers souvent éloigné des jeunes de la classe, aussi bien sur la plan musical que culturel. Il n’a donc pas été aisé de les faire adhérer à la pièce. Certains ont même manifesté leur rejet pendant le spectacle, ce qui a perturbé son déroulement. L’enseignante a réagi en faisant travailler les élèves sur la notion de civisme. En outre, ils ont rédigé une lettre d’excuses qui a été lue par une élève lors d’un atelier technique mené par deux régisseurs. Cet exercice semble les avoir fait réfléchir à leur comportement puisque cet atelier s’est très bien déroulé. Cet épisode, bien que mitigé, montre bien que le projet a la vertu d’ouvrir les jeunes à d’autres univers culturels.
Comment les élèves réagiront-ils, en mai 2012, à la troisième et dernière représentation du projet : Les Quatre Jumelles de Copi, dans une mise en scène de Jean-Michel Rabeux, au théâtre de la Bastille ? Une pièce qui les bousculera peut-être à nouveau dans leurs habitudes, mais dont la vision ne peut que les enrichir. D’ailleurs, le thème du projet, sous la forme d’une question - « les écritures contemporaines : outrage au public ? » - ne visait-il pas à rendre les spectateurs actifs, à les faire s’interroger, à débattre ?
« Un bonheur » : c’est le mot qu’utilise l’enseignante pour évoquer les ateliers de deux heures animés par une comédienne. Cette dernière se déplace au lycée, dialogue avec les élèves et leur propose des exercices qu’ils réalisent dans un état d’esprit positif. C’est aussi l’occasion de constater à quel point la pratique du théâtre peut faire travailler l’estime de soi et le lien avec autrui. Une preuve que ces élèves sont capables de s’investir avec sérieux dans une activité et de s’ouvrir à la culture, quelle que soit la forme qu’elle prend. Un pari qui a porté ses fruits, puisque certains élèves envisagent d’opter pour une filière L option théâtre, implantée dans leur lycée.
Une aventure stimulante, une démarche porteuse en termes d’objectifs pédagogiques, parfois un défi… c’est en tout cas un projet qui repose sur un investissement important de la part des équipes éducatives des établissements impliqués. Il est également le fruit du partenariat fructueux noué par la DAAC avec la Compagnie Jean-Michel Rabeux. Ainsi, il contribue à favoriser l’accès à la culture sous toutes ses formes dans l’académie, et plus généralement, à l’ancrer au sein des établissements.