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Chostakovitch
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Dmitri Chostakovitch
Peu de compositeurs ont autant souffert pour leur musique que Dmitri Chostakovitch. Les uns voient en lui un grand compositeur qui a su résister au régime , les autres le traitent de " faible", lâche", "moralement impuissant et coupable de complaisance servile envers la propagande soviétique". Il entretint en effet avec le totalitarisme stalinien des rapports ambigus, tissés de compromis publics et de remords . Sa première oeuvre symphonique, écrite pour le concours de fin d'études, est acclamée lors de sa création à Leningrad en 1926. L'année suivante, le gouvernement de l'URSS lui commande une symphonie pour fêter le dixième anniversaire de la Révolution d'octobre. Chostakovitch accepte. Ainsi naîtra la deuxième symphonie appelée aussi Dédicace à la Révolution d'octobre. Chostakovitch se plaint cependant de la mauvaise qualité du texte qu'il est censé mettre en musique : "... j'ai reçu les vers de Bezymenski et ils m'ont fichu le moral à zéro. Ils sont très mauvais. Mais j'ai quand même commencé à composer en serrant les dents et me bouchant le nez" (lettre à un ami). Il devient par là-même un compositeur "officiel". Cependant, très vite, son style va se distinguer par un langage musical nouveau, satirique et dissonant, inspiré par les artistes de l'Europe occidentale. Son premier opéra Le nez, d'après la nouvelle de Gogol, est aux antipodes de la musique officielle. Non seulement à cause de son langage musical (ses fragments atonaux, la hardiesse d'un entracte symphonique exécuté uniquement par les percussions, l'emploi fréquent d'une tessiture vocale incroyablement haute), mais surtout par le fait qu'il s'agit d'un opéra autobiographique. Le personnage central, qui, dans la nouvelle de Gogol, se caractérise par sa nullité, est transformé par Chostakovitch en héros tragique, différent, que la société oblige à être conformiste. De fait, le compositeur y raconte son expérience personnelle avec la Dédicace à la Révolution d'octobre (contraint d'accepter un livret désastreux). L'oeuvre sera très rapidement retirée du répertoire. Écouter le travail de percussions dans Le Nez Ces deux épisodes artistiques montrent que l'oeuvre de Chostakovitch suit un tracé en zigzag, entre les louanges de la part du pouvoir, les prix Staline d'une part et les foudres et les blâmes des autorités d'autre part, entre les oeuvres "politiquement correctes" (Dédicace à la Révolution d'octobre, Troisième symphonie dite du Premier mai, le Chant des forêts, pour ne citer que les plus célèbres) et les oeuvres prétendument formalistes et asoviétiques qui ont été ou retirées du répertoire, comme Le Nez, ou écrites simplement "pour le tiroir", donc vouées au silence. Dans le cadre de ce travail, nous ne pouvons détailler toute l'immensité de l'oeuvre de Chostakovitch et nous allons donc nous concentrer sur les épisodes principaux qui ont marqué autant le compositeur que l'histoire de son pays. Il s'agit en particulier de l'opéra Lady Macbeth du district de Mtsensk, de la 7ème symphonie ainsi que du réquisitoire de Jdanov, secrétaire du comité central du parti communiste, contre Chostakovitch, en janvier 1948. C'est pour l'année 1936 que Staline avait planifié, entre autres tâches urgentes, l'éradication de ce qu'il appelait "formalisme", qu'il détestait : un art difficile, incompréhensible aux masses et surtout inutile à la réalisation de ses idées ambitieuses en matière de culture. Staline lance le slogan "simplicité et esprit national". Il fallait illustrer ce slogan par des exemples concrets d'artistes ou d'oeuvres choisis dans l'actualité culturelle du moment. C'est alors que Chostakovitch entra dans le champ de vision du grand Guide. Chostakovitch choisit pour le thème de son deuxième opéra la Lady Macbeth du district de Mtsensk de Leskov qui, à la différence du Nez de Gogol, n'était pas considérée comme un classique de la littérature russe. Les raisons pour lesquelles le compositeur avait choisi cet oeuvre restent mystérieuses (1).L'opéra fut un immense succès. Staline décida d'aller voir le spectacle. Le lendemain, la Pravda, journal officiel du parti communiste, publiait un article intitulé "Un galimatias musical" : on y dénonçait à la fois le "formalisme" et le naturalisme. Le terme de "formalisme" s'appliquait, pour Staline, à toute oeuvre jugée trop sophistiquée, celui de naturalisme stigmatisait les passages érotiques. On sait que le sexe, en littérature et au cinéma, mettait Staline hors de lui. " C'est une musique mise volontairement cul par-dessus tête, de façon à ce que rien ne rappelle la musique classique, qu'elle n'ait rien de commun avec les sonorités symphoniques, avec le discours musical simple et accessible à tous (...) C'est un galimatias musical gauchiste à la place d'une musique naturelle et humaine" ( la Pravda du 28 janvier 1936). Or, l'auteur de cet article, même en l'absence de signature - ou au contraire justement pour cela - était Staline en personne. Chostakovitch tomba en disgrâce et, selon les rapports du NKVD, était au bord du suicide. Si Chostakovitch se suicidait, cela pouvait créer un scandale international et Staline n'en avait nul besoin. Dans cette période des années trente Chostakovitch composera surtout pour le cinéma, dont Lénine dit déjà en 1922 : "De tous les arts, le plus important pour nous est le cinéma". Mais c'est surtout Staline qui met cette idée en pratique. Le cinéma devient une industrie dont le but principal est l'éducation idéologique des masses. La politisation du genre symphonique atteint son apogée avec la Septième symphonie dite de Leningrad. Elle est à jamais liée à la grande guerre et au siège de Leningrad. On se souvient de son exécution célèbre, dans Leningrad assiégé, le 9 août 1942. Est-il nécessaire de revenir sur le martyre de la ville qui fut encerclée et bombardée pendant 900 jours, de septembre 1941 à janvier 1944. Les habitants ont mangé tous les chats, tous les chiens et les rats de la ville, alors on peut s'imaginer l'énormité de ce projet fantastique : jouer une symphonie dans ces conditions apocalyptiques. Le concert, joué par des musiciens amaigris, habillés de bric et de broc dans des vêtements trop larges, eut un retentissement international. La septième sera exécutée encore pendant la guerre au Royal Albert Hall de Londres et à New York sous la direction du célèbre chef italien Arturo Toscanini. La propagande soviétique souligne dans la symphonie le coté "résistance nationale" du peuple russe contre l'invasion allemande. L'entrée des allemands en Russie est symbolisée par une marche avec les roulements des tambours qui se répète 11 fois. Aujourd'hui cette interprétation est largement contestée. D'abord, parce que Chostakovitch jouait déjà cette mélodie à ses élèves du conservatoire avant la guerre, puis parce que, selon les paroles mêmes de l'auteur, sa symphonie ne parlait pas seulement du fascisme, mais de la réalité soviétique en général et de tous les totalitarismes. On peut la comparer au Requiem d'Anna Akhmatova, un hommage symbolique à toutes les victimes de la grande terreur stalinienne.
Affiche du concert de création de la 7e symphonie On retrouvera la similitude entre les destins d'Anna Akhmatova et de Chostakovitch, lorsqu'ils vont tous les deux entrer dans la ligne de mire de Jdanov (membre du Politburo, chargé de l'idéologie). Anna Akhmatova sera clouée au pilori en 1946, Chostakovitch en 1948. Nous avons déjà souligné que la politique culturelle de Staline était dictée par l'utilité des artistes pour la propagande et l'éducation des masses. La guerre est terminée, la collaboration avec l'occident également. On entre dans la période de guerre froide où il faut exalter l'esprit nationaliste et le patriotisme soviétique. Andreï Jdanov prononce un réquisitoire contre le formalisme qui vise particulièrement Chostakovitch, Prokofiev et Khatchatourian (autres compositeurs soviétiques) présents dans la salle. Faisant un parallèle entre la tendance classique et la tendance formaliste, Jdanov déclare : "La deuxième tendance exprime un formalisme étranger à l'art soviétique, le rejet de l'héritage classique sous couvert d'un faux effort vers la nouveauté, le rejet du caractère populaire de la musique, le refus de servir le peuple, cela au bénéfice des émotions étroitement individuelles d'un petit groupe d'esthètes élus. Cette tendance remplace la musique naturelle, belle, humaine, par une musique fausse, vulgaire, parfois simplement pathologique". Jdanov ajoutait volontiers que cette musique lui rappelait "tantôt une fraise de dentiste, tantôt des hurlements d'abattoir". Est-ce à cause de cette humiliation que Chostakovitch rentra dans le rang en composant quelques pièces à la gloire de Staline, oeuvres de compromis telles son Chant des forêts où il exalte la gloire du plan de régénération des terres. Écouter un extrait du Chant des forêts "Gloire au parti" En 1948, impressionné par le lynchage qui suivit le rapport de Jdanov, il composa une des plus acerbes satires dans l'histoire de la musique mondiale : Le petit Paradis antiformaliste. Les personnages mis en épingle sont Staline et Jdanov en personnes. Ils chantent la chanson géorgienne Souliko, dont tout le monde savait qu'elle était la chanson préférée de Staline. Il n'est donc pas étonnant de constater que la première de cette oeuvre ne vit le jour qu'en 1989 bien après la mort de Staline et de Jdanov - et hélas ! de Chostakovitch. Chostakovitch survécut à Staline plus de vingt ans. Il assista à la déstalinisation menée par Khrouchtchev lors du XXe congrès du PC soviétique. Son oeuvre la plus antistalinienne de cette époque est la Treizième symphonie Babi Yar, écrite sur des poèmes de Evgueni Evtouchenko. Le quatrième mouvement porte le nom de "Peurs". Les peurs que Staline suscitait dans l'esprit des gens: Elles étaient au
pouvoir, elles régnaient, Grâce à ces vers
de Evtouchenko, Chostakovitch peut exprimer ses idées clairement
et on ne pourra pas donner un autre sens à sa musique. C'est pourtant le même homme qui reçut cinq Prix Staline, entra au Parti communiste en 1960, qui fut la même année nommé premier secrétaire de l'Union des compositeurs, qui signa une pétition contre l'académicien dissident Sakharov en 1973. On peut, certes, expliquer beaucoup de choses par l'état de santé déplorable du compositeur à cette époque. Ses proches insistent sur les efforts que lui coûtait le moindre mouvement. Il consacrait donc ses dernières forces à sa musique, signait vite et sans même le lire n'importe quel document . Toutes les décisions de la fin de sa vie ne doivent pas nous faire oublier que la musique de Chostakovitch témoigne de la vie d'un intellectuel tourmenté, isolé qui, se trouvant à un carrefour de l'histoire dut parfois plier, tel un roseau, pour ne pas être brisé par la tourmente.
1) Dans un trou de province, Katerina s'ennuie auprès d'un mari qu'elle n'aime pas. En son absence elle tombe amoureuse de Sergueï, un commis de son marchand de mari nouvellement engagé. Ils sont surpris par le beau père, mais Katerina le supprime en mettant de la mort- aux- rats dans son assiette. Quand le mari rentre et trouve Sergueï dans la chambre de sa femme, les amants le tuent et cachent son corps dans la cave. La foule du village qui s'étonne de la disparition du mari , surgit alors et les démasque. Condamnés aux travaux forcés, les deux amants partent en convoi pour la Sibérie. Sergueï, lassé de Katerina la délaisse pour une autre détenue. Katerina, désespérée se jette dans la Volga en entraînant sa rivale. |