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Une séquence sur l'Epistolaire en première L  :
de la lettre authentique à la lettre fictive

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Comment associer sur un mode raisonné les différentes activités d'enseignement : lecture, écriture, apprentissage de l'oral ?

Objectifs :

Perspective dominante : étude d'un genre et des registres

Perspectives secondaires :
- étude de l'argumentation et des effets sur le destinataire
- étude de l'histoire littéraire

Compétences visées :
- connaissance des différentes formes du genre épistolaire et de ses enjeux
- consolidation des acquis concernant les différents registres
- apprentissage de l'écriture épistolaire selon des enjeux variés

Par Josée Yonnet, lycée Gaston-Bachelard, Chelles

 

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Séance 1 (1 heure) - Madame de Sévigné, Lettres, Lettre à sa fille, Madame de Grignan, 5 octobre 1670

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Objectifs notionnels :
- Les caractéristiques du genre de la lettre privée
- Les enjeux de ce type de lettre (plaire, charmer, émouvoir, moyen de combler l'absence)
- Le registre lyrique
- La tonalité élégiaque

Objectifs culturels :
- La mode de la lettre littéraire au XVIIème siècle
- La lettre : moyen privilégié de l'expression profonde et complexe de soi-même

Faits de langue :
- Le système d'énonciation
- Le vocabulaire de la souffrance
- L'expression du temps, de la durée

Oral :
- Lecture expressive de la lettre
- Lecture analytique

A la maison :
- Lecture cursive de cinq autres lettres que la marquise de Sévigné adresse à sa fille.
- Travail sur les registres et les enjeux de chacune d'elles

 

 

Séance 2 (1 heure) - Madame de Sévigné, Lettres, Lettre à Monsieur de Coulanges, 15 décembre 1670

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Objectifs notionnels :
- La lettre : les variantes de l'écriture épistolaire
- Le registre satirique
- L'enjeu de la lettre

Objectifs culturels :
- La lettre : plaisir mondain de communiquer
- Jeu littéraire au XVIIème
- Lettre-" reportage " sur la vie de la Cour.

Faits de langue :
- Les procédés du " grossissement " : le superlatif, l'hyperbole
- L'art de l'énigme, les effets du retardement

Oral :
- Différence entre le texte informatif et le texte littéraire. Pour cela, résumer la lettre en deux phrases. Qu'est-ce qu'un tel traitement fait perdre à un texte ?

Ecriture d'invention :
- En vous inspirant de la lettre de Madame de Sévigné, vous mettrez en scène un message " ordinaire " (résultats à un examen, lieu d'une fête, rencontre avec une personne...) afin de donner du relief à l'événement et d'intriguer votre destinataire.

 

 

Séance 3 (1 heure) - Voltaire, A M. Le Comte d'Argental (Affaire Calas), Fernay le 27 mars 1762

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Objectifs notionnels :
- La lettre-manifeste
- Le mélange des registres : ironique, polémique, pathétique

Objectifs culturels :
- La lettre : moyen de protestation, de dénonciation de l'injustice
- La lettre au service d'une cause : argumenter pour agir (effet sur le(s) destinataire(s)
- Lecture de La lettre à d'Alembert sur les spectacles, 1758 de Rousseau

Faits de langue :
- Les procédés de l'indignation
- L'interrogation rhétorique
- L'ironie et ses différents procédés

Recherche documentaire :
- l'Affaire Calas ? (où ? quand ? quoi ? le rôle de Voltaire ?)

Lecture analytique :
- Insistance sur les arguments utilisés par Voltaire.

Lecture cursive :
- extraits du Traité sur la tolérance, 1763 : Chapitre I ; " Lettre au jésuite Tellier ",chapitre XVII ; " Prière à Dieu ",chapitre XXIII.

Ecriture :
- Vous avez été choqué par un cas d'injustice (dans votre lycée, ville ou dans le pays), vous écrivez à l'autorité compétente pour manifester votre désapprobation et vous argumentez pour essayer de réhabiliter la victime innocente.

 

 

Séance 4 (2 heures) - Flaubert, Correspondance, Tome I, " Lettre à Ernest Chevalier ", 2 septembre 1943

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Objectifs notionnels :
- La lettre-miroir
- Une lettre peu épistolaire, mais très littéraire (" pose " d'écrivain), véritable exercice de style
- Lettre à la limite de la lettre authentique

Objectifs culturels :
- Le personnage du jeune romantique désabusé (goût de la provocation et du paradoxe).
- Le motif de l'éloge (éloge de la pipe).
- Les références littéraires et culturelles.

Faits de langue :
- Les différents niveaux de langue
- Les phrases interrogatives/exclamatives
- Le système énonciatif complexe.

Oral :
- Comparaison de cette lettre avec celle de Voltaire (désinvolture, frivolité =/= sujet sérieux)

Ecriture de commentaire :
- Les deux premiers paragraphes où Flaubert fait l'éloge de la pipe.

Lecture cursive :
- GT d'autres auteurs qui, depuis Saint-Amant à Mallarmé ont célébré la pipe ou fait l'éloge du tabac : Molière, Corbière , Laforgue ;

Ecriture :
- Que peut apporter la lecture de la correspondance privée d'un écrivain ?

 

 

Séance 5 (1 heure) - Guilleragues, Lettres d'une religieuse portugaise, 1669, Lettre I

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Objectifs notionnels :

- La lettre fictive :

- Comment la distinguer de la lettre authentique ?
- La supercherie littéraire ou l'art de faire " vrai " ;
- Une vraie fausse lettre d'amour.

Objectifs culturels :
- Le début de la mode des lettres fictives -> le roman épistolaire au XVIIIème siècle

Faits de langue :
- Le jeu des temps de conjugaison : alternance passé/présent/futur.

Oral :
- Comparaison de la première lettre de Mme de Sévigné avec celle-ci. Les points communs entre la lettre authentique et la lettre fictive

Lecture cursive :
- Les cinq lettres qui constituent les Lettres portugaises

Exposé : par un élève de cette lecture (faite par toute la classe).

 

 

Séance 6 (2 heures) - Gide, Les Faux-Monnayeurs, 1925, la lettre de Bernard Profitendieu, au début du roman (Bernard découvre qu'il est un enfant naturel et que le juge Profitendieu n'est pas son père).

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Objectifs notionnels :

- La lettre insérée dans le roman non épistolaire :

- ses différentes fonctions ?
- son statut par rapport au texte environnant?

Faits de langue :
- L'emploi du conditionnel

Oral :
- A quoi reconnaît-on l'écriture épistolaire ? Le lecteur peut-il, en l'absence de toute précision complémentaire, être certain qu'il s'agit d'une lettre de fiction ?

Ecriture d'invention :
- Imaginez la lettre que le juge Profitendieu pourrait écrire à Bernard en réponse à la sienne. Utilisez les éléments de la lettre de Bernard pour construire celle du juge.

Dissertation :
- Dans quelles circonstances et pour quelles raisons écrivez-vous des lettres à des proches ?
- Comment l'écriture des lettres s'inscrit-elle dans votre emploi du temps ?

 

***

Cette séquence (8 à 10 heures) sera suivie de l'étude de l'O.I. Les Lettres persanes.

 

***

TEXTES UTILISES LORS DE CETTE SEQUENCE

 

Texte 1 - Madame de Sévigné, Lettres, Lettre à sa fille, Madame de Grignan, 5 octobre 1670

A Montélimar, jeudi 5 octobre 1673

Voici un terrible jour, ma chère fille ; je vous avoue que je n'en puis plus. je vous ai quittée dans un état qui augmente ma douleur. Je songe à tous les pas que vous faites et à tous ceux que je fais, et combien il s'en faut qu'en marchant toujours de cette sorte, nous puissions jamais nous rencontrer. Mon cœur est en repos quand il est auprès de vous : c'est son état naturel, et le seul qui peut lui plaire. Ce qui s'est passé ce matin me donne une douleur sensible, et me fait un déchirement dont votre philosophie sait les raisons : je les ai senties et les sentirai longtemps. J'ai le cœur et l'imagination tout remplis de vous ; je n'y puis penser sans pleurer et j'y pense toujours : de sorte que l'état où je suis n'est pas une chose soutenable; comme il est extrême, j'espère qu'il ne durera pas dans cette violence. Je vous cherche toujours et je trouve que tout me manque, parce que vous me manquez. Mes yeux qui vous ont tant rencontrée depuis quatorze mois ne vous trouvent plus. Le temps agréable qui est passé rend celui-ci douloureux, jusqu'à ce que j'y sois un peu accoutumée ; mais ce ne sera jamais assez pour ne pas souhaiter ardemment de vous revoir et de vous embrasser. Je ne dois pas espérer mieux de l'avenir que du passé. Je sais que votre absence m'a fait souffrir ; je serai encore plus à plaindre, parce que je me suis fait imprudemment une habitude nécessaire de vous voir. Il me semble que je ne vous ai point assez embrassée en partant : qu'avais-je à ménager ? Je ne vous ai point assez dit combien je suis contente de votre tendresse : je vous ai point assez recommandée à M. de Grignan ; je ne l'ai point assez remercié de toutes ses politesses et de toute l'amitié qu'il a pour moi ; j'en attendrai les effets sur tous les chapitres : il y en a où il a plus d'intérêt que moi, quoique j'en sois plus touchée que lui. Je suis déjà dévorée de curiosité ; je n'espère plus de consolation que de vos lettres, qui me feront encore bien soupirer. En un mot, ma fille, je ne vis que pour vous. Dieu me fasse la grâce de l'aimer quelque jour comme je vous aime. Je songe aux pichons [1] ; je suis toute pétrie de Grignan ; je tiens partout [2]. jamais un voyage n'a été aussi triste que le nôtre ; nous [3] ne disons pas un mot.

Adieu, ma chère enfant, aimez-moi toujours : hélas ! nous revoilà dans les lettres. Assurez Monsieur l'Archevêque de mon respect, et embrassez le Coadjuteur [4] ; je vous recommande à lui. Nous avons encore dîné à vos dépens. Voilà Monsieur de Saint-Geniez qui vient me consoler. Ma fille plaignez-moi de vous avoir quittée.

1. en provençal, les petits enfants ;
2. comme la pâte " pétrie " dont les éléments sont bien amalgamés.
3 . Madame de Sévigné voyage en compagnie de deux abbés.
4. Frère du Comte de Grignan.

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Texte 2 - Madame de Sévigné, Lettres, Lettre à Monsieur de Coulanges, 15 décembre 1670

A Paris, ce lundi 15 décembre 1670

Je m'en vous mander [1] la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singulière, la plus extraordinaire, la plus incroyable, la plus imprévue, la plus grande, la plus petite, la plus rare, la plus commune, la plus secrète jusqu'aujourd'hui, la plus brillante, la plus digne d'envie : enfin une chose dont on ne trouve qu'un exemple dans nos siècles passés, encore cet exemple n'est - il pas juste ; une chose que l'on ne peut pas croire à Paris (comment la pourrait-on croire à Lyon ?) [2] ; une chose qui fait crier miséricorde à tout le monde ; une chose qui comble de joie Madame de Rohan et Madame d'Hauterive [3] ; une chose enfin qui se fera dimanche, où ceux qui la verront croiront avoir la berlue ; une chose qui se fera dimanche, et qui ne sera peut-être pas faite lundi. Je ne puis me résoudre à la dire ; devinez-la :je vous le donne en trois. Jetez-vous votre langue aux chiens ? Eh bien ! il faut donc vous la dire : M. de Lauzun épouse dimanche au Louvre, devinez qui, je vous le donne en quatre, je vous le donne en dix, je vous le donne en cent. Mme de Coulanges dit : " Voilà qui est bien difficile à deviner ; c'est Mme de la Vallière. - Point du tout, Madame. - C'est donc Mlle de Retz ? - Point du tout, vous êtes bien provinciale.- Vraiment, nous sommes bien bêtes, dites-vous, c'est Mlle Colbert. - Encore moins. - C'est assurément Mlle de Créquy. - Vous n'y êtes pas. Il faut donc à la fin vous le dire : il épouse, dimanche, au Louvre, avec la permission du Roi, Mademoiselle de…, Mademoiselle…, devinez le nom : il épouse Mademoiselle, ma foi ! par ma foi ! ma foi jurée ! Mademoiselle [4], la grande mademoiselle ; Mademoiselle, fille de feu Monsieur [5] ; petite-fille d'Henri IV ; Mlle Eu, Mlle de Dombes, Mlle de Montpensier, Mlle d'Orléans, mademoiselle, cousine germaine du Roi ; Mademoiselle, destinée au trône ; Mademoiselle, le seul parti de France qui fût digne de Monsieur [6]."

Voilà un beau sujet de discourir. Si vous criez, si vous êtes hors de vous-même, si vous dites que nous avons menti, que cela est faux, qu'on se moque de vous, que voilà une belle raillerie, que cela est bien fade à imaginer [7] ; si enfin vous nous dites des injures : nous trouverons que vous avez raison ; nous en avons fait autant que vous.

Adieu : les lettres qui sont portées par cet ordinaire [8] vous feront voir si nous disons vrai ou non.

 

N.B. Monsieur de Coulanges est le cousin de Madame de Sévigné


1. ici, transmettre, communiquer ;
2. Monsieur de Coulanges se trouve à Lyon ;
3. elles avaient épousé des personnes de condition inférieure ;
4. ce titre désignait la fille aînée du frère du Roi. Ici il s'agit de Mademoiselle de Montpensier, qu'on surnommait la Grande Mademoiselle ;
5. le titre de Monsieur était donné au frère aîné du Roi. Ici, il s'agit de Gaston d'Orléans récemment décédé.
6. ici, il s'agit de Philippe d'Orléans, frère de Louis XIV.
7. peu spirituel ;
8. courrier ordinaire, c'est-à-dire partant à dates fixes.

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Texte 3 - Voltaire, A M. Le Comte d'Argental (Affaire Calas), Fernay le 27 mars 1762

A Ferney, 27 mars 1762

Vous me demanderez peut-être, mes divins anges, pourquoi je m'intéresse si fort à ce Calas qu'on a roué ; c'est que je suis homme, c'est que je vois tous les étrangers indignés, c'est que tous vos officiers suisses protestants disent qu'ils ne combattront pas de grand cœur pour une nation, qui fait rouer leurs frères sans aucune preuve.

Je me suis trompé sur le nombre des juges, dans ma lettre à M. de la Marche. Ils étaient treize ; cinq ont constamment déclaré Calas innocent. S'il avait eu une voix de plus en sa faveur, il était absous. A quoi tient donc la vie des hommes ? à quoi tiennent les plus horribles supplices ? Quoi ! parce qu'il ne s'est pas trouvé un sixième juge raisonnable, on aura fait rouer un père de famille ! on l'aura accusé d'avoir pendu son propre fils, tandis que ses quatre autres enfants crient qu'il était le meilleur des pères !…

Ce pauvre homme criait sur la roue qu'il était innocent ; il pardonnait à ses juges ; il pleurait son fils auquel on prétendait qu'il avait donné la mort. Un dominicain qui l'assistait d'office sur l'échafaud, dit qu'il voudrait mourir aussi saintement qu'il est mort. Il ne m'appartient pas de condamner le parlement de Toulouse ; mais enfin il n'y a eu aucun témoin oculaire ; le fanatisme du peuple a pu passer jusqu'à des juges prévenus. Plusieurs d'entre eux peuvent s'être trompés. N'est - il pas de la justice du Roi et de sa prudence de faire au moins représenter les motifs de l'arrêt [1] ? Cette seule démarche consolerait tous les protestants de l'Europe et apaiserait les clameurs. Avons-nous besoin de nous rendre odieux ? Ne pourriez-vous pas engager M. le comte de Choiseul à s'informer de cette horrible aventure qui déshonore la nature humaine, soit que Calas soit coupable, soit qu'il soit innocent ? Il est inutile d'approfondir la vérité. Mille tendresses à mes anges.

1. Dire clairement sur quelles raisons se fonde le jugement qui a condamné Calas.

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Texte 4 - Flaubert, Correspondance, Tome I, " Lettre à Ernest Chevalier ", 2 septembre 1943

Nogent-sur-Seine, 2 septembre 1843

Ah ! sans la pipe la vie serait aride, sans le cigare elle serait incolore, sans la chique elle serait intolérable ! Les imbéciles vous disent toujours : " singulier plaisir ! tout s'en va en fumée. " Comme si tout ce qu'il y a de plus beau ne s'en allait pas en fumée ! et la gloire ? et l'amour ? et les rêves où vont-ils, mes amis ? Dites-moi donc si les plus beaux spasmes des adolescents, si les plus larges baisers des Italiennes, si les plus grands coups d'épée des héros ont laissé autre chose dans le monde que n'en a laissé ma dernière pipe. Il faut convenir que les gens graves sont grotesques et que le peu d'éléments comiques que possède le siècle vient encore d'eux. IL n'y a pas pour moi de prêtre à l'autel, d'âne chargé de fumier, de poète hérissé de métaphores ni de femme honnête qui me semble aussi comique qu'un homme sérieux.

Je disais donc que je fumais, j'ajoute que je lis un peu de Ronsard, de mon grand et beau Ronsard pour leqquel je ne suis pas le seul qui nourrisse une religion particulière. Singulière chose que la renommée. Quand je pense qu'un pédant comme Malherbe et un pisse-froid comme Boileau ont effacé cet homme-là et que le Français ce peuple spirituel est encore de leur avis ! ô goût ! ô porcs ! porcs en habit, porcs à deux pattes et à paletot.

je te disais donc que je lisais du Ronsard, et puis après qu'est-ce que je fais encore ? Eh ! bien je me baigne dans la Seine hélas au lieu de la mer, dans un endroit qu'on appelle le Livon et sous une chute qu'il y a là près d'un moulin. Je vais aller ces jours-ci dans la campagne faire quelques excursions, et puis dans huit jours je crois que nous repartons pour Rouen, ancienne capitale de la Normandie, chef-lieu du département de la Seine-Inférieure, ville importante par ses manufactures, patrie de Duguernay, de Carbonnier [1], de Corneille, de Jouvenet [2], de Hégouay, portier du collège, de Fontenelle, de Géricault [3], de Crépet père et fils. Il s'y fait un grand commerce de cotons filés. Elle a de belles église, des habitants stupides, je l'exècre, je la hais, j'attire sur elle toutes les imprécations du ciel parce qu'elle m'a vu naître. Malheur aux murs qui m'ont abrité ! aux bourgeois qui m'ont connu moutard et aux pavés où j'ai commencé à me durcir les talons ! Ô Attila quand reviendras-tu, aimable humanitaire, avec quatre cent mille cavaliers pour incendier cette belle France pays des dessous de pieds et de bretelles ? et commence je te prie par Paris d'abord et par Rouen en même temps.
Adieu, vieux troubadour.

1. Carbonnier, conseiller à la Cour, vice-président de la société centrale d'agriculture de Rouen (Almanach de Rouen, 1840).
2. Jean Jouvenet, peintre (1644-1717).
3. Géricault, né à Rouen en 1791, mort en 1824. Le Radeau de la Méduse est de 1819.

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Texte 5 - Guilleragues, Lettres d'une religieuse portugaise, 1669, Lettre I

J'envoie mille fois le jour mes soupirs vers vous, ils vous cherchent en tous lieux, et ils ne me rapportent, pour toute récompense de tant d'inquiétudes, qu'un avertissement trop sincère que me donne ma mauvaise fortune, qui a la cruauté de ne souffrir pas que je me flatte, et qui me dit à tous moments : cesse, cesse, Mariane infortunée, de te consumer vainement, et de chercher un amant que tu ne verras jamais ; qui a passé les mers pour te fuir, qui est en France au milieu des plaisirs, qui ne pense pas un seul instant à tes douleurs, et qui te dispense de tous ces transports [1], desquels il ne te sait aucun gré. Mais non, je ne puis me résoudre à juger si injurieusement de vous, et je suis trop intéressée à vous justifier : je ne veux point m'imaginer que vous m'avez oubliée. Ne suis-je pas assez malheureuse sans me tourmenter par de faux soupçons ? Et pourquoi ferais-je des efforts pour ne me souvenir de tous les soins que vous avez pris de me témoigner de l'amour ? J'ai été si charmée de tous ces soins, que je serais bien ingrate si je ne vous aimais avec les mêmes emportements que ma passion me donnait, quand je jouissais des témoignages de la vôtre. Comment se peut-il faire que les souvenirs des moments si agréables soient devenus si cruels ? et faut-il que, contre leur nature, ils ne servent qu'à tyranniser mon cœur ? Hélas ! votre dernière lettre le réduisit en un étrange état : il eut des mouvements si sensibles qu'il fit, ce semble, des efforts pour se séparer de moi, et pour vous aller trouver ; je fus si accablée de toutes ces émotions violentes, que je demeurai plus de trois heures abandonnée de tous mes sens : je me défendis de revenir à une vie que je dois perdre pour vous, puisque je ne puis la conserver pour vous ; je revis enfin, malgré moi, la lumière, je me flattais de sentir que je mourais d'amour ; et d'ailleurs j'étais bien aise de n'être plus exposée à voir mon cœur déchiré par la douleur de votre absence. Après ces accidents, j'ai eu beaucoup de différentes indispositions ; mais, puis-je être sans maux, tant que je ne vous verrai pas ? Je les supporte cependant sans murmurer, puisqu'ils viennent de vous. Quoi ? est-ce là la récompense que vous me donnez de vous avoir si tendrement aimé ? Mais, n'importe, je suis résolue à vous adorer toute ma vie, et à ne voir jamais personne ; et je vous assure que vous ferez bien aussi de n'aimer personne. Pourriez-vous être content d'une passion moins ardente que la mienne ? Vous trouverez, peut-être, plus de beauté (vous m'avez pourtant dit, autrefois, que j'étais assez belle), mais vous ne trouverez jamais tant d'amour, et tout le reste n'est rien. Ne remplissez plus vos lettres de choses inutiles, et ne m'écrivez plus de me souvenir de vous. Je ne puis vous oublier, et je n'oublie pas aussi que vous m'avez fait espérer que vous viendriez passer quelque temps avec moi. Hélas ! pourquoi n'y voulez-vous pas passer toute votre vie ?

1. Sentiments violents.

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Texte 6 - Gide, Les Faux-Monnayeurs, 1925, la lettre de Bernard Profitendieu, au début du roman (Bernard découvre qu'il est un enfant naturel et que le juge Profitendieu n'est pas son père).

Monsieur,

J'ai compris à la suite de certaine découverte que j'ai faite par hasard cet après-midi, que je dois cesser de vous considérer comme mon père, et c'est pour moi un immense soulagement. en me sentant si peu d'amour pour vous, j'ai longtemps cru que j'étais un fils dénaturé ; je préfère savoir que je ne suis pas votre fils du tout. Peut-être estimez-vous que je vous dois la reconnaissance pour avoir été traité par vous comme un de vos enfants ; mais d'abord j'ai toujours senti entre eux et moi votre différence d'égards, et puis tout ce que vous en avez fait, je vous connais assez pour savoir que c'était par horreur du scandale, pour cacher une situation qui ne vous faisait pas beaucoup honneur - et enfin parce que vous ne pouviez faire autrement. Je préfère partir sans revoir ma mère, parce que je craindrais, en lui faisant mas adieux définitifs, de m'attendrir et aussi parce que devant moi, elle pourrait se sentir dans une fausse situation - ce qui me serait désagréable. Je doute que son affection pour moi soit bien vive ; comme j'étais le plus souvent en pension, elle n'a guère eu le temps de me connaître, et comme ma vie lui rappelait sans cesse quelque chose de sa vie qu'elle aurait voulu effacer, je pense qu'elle me verra partir avec soulagement et plaisir. Dites-lui, si vous en avez le courage, que je ne lui en veux pas de m'avoir fait bâtard ; qu'au contraire, je préfère ça à savoir que je suis né de vous. (Excusez-moi de parler ainsi ; mon intention n'est pas de vous écrire des insultes ; mais ce que j'en dis va vous permettre de me mépriser, et cela vous soulagera.)

Si vous désirez que je garde le silence sur les secrètes raisons qui m'ont fait quitter votre foyer, , je vous prie de ne point chercher à m'y faire revenir. La décision que je prends de vous quitter est irrévocable. Je ne sais ce qu'a pu vous coûter mon entretien jusqu'à ce jour ; je pouvais accepter de vivre à vos dépens tant que j'étais dans l'ignorance, mais il va sans dire que je préfère ne rien recevoir de vous à l'avenir. L'idée de vous devoir quoi que ce soit m'est intolérable et je crois que, si c'était à recommencer, je préférerais mourir de faim plutôt que de m'asseoir à votre table. Heureusement il me semble me souvenir d'avoir entendu dire que ma mère, quand elle vous a épousé était plus riche que vous. Je suis donc libre de penser que je n'ai vécu qu'à sa charge. Je la remercie, la tiens quitte de tout le reste, et lui demande de m'oublier. Vous trouverez bien un moyen d'expliquer mon départ auprès de ceux qui pourraient s'en étonner. Je vous permets de me charger [1] (mais je sais bien que vous n'attendez pas ma permission pour le faire).

je signe du ridicule nom qui est le vôtre, que je voudrais pouvoir vous rendre, et qu'il me tarde de déshonorer.

Bernard Profitendieu

P.S. Je laisse chez vous toutes mes affaires qui pourront servir à Caloub [2] plus légitimement, je l'espère pour vous.

1. accuser ;
2. Jeune frère de Bernard.

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