Le double signe de la
mort domine l’œuvre et la destinée de Georges Politzer. L’existence qui
s’achève devant un peloton d’exécution réitère en quelque sorte le
sacrifice d’une pensée originale, qu’exigera l’adhésion au parti
communiste. En dépit de ses divergences avec les théories de Wilhelm Reich
et de Georges Bataille, la tentative de Politzer s’inscrit dans une ligne
conceptuelle qui pressent la nécessaire convergence de l’analyse marxiste
et de la psychanalyse. L’intérêt de ses recherches en matière de
«psychologie concrète» mérite aujourd’hui d’être redécouvert, au-delà du
discrédit qu’a longtemps attachée à son nom la caricature stalinienne du
marxisme, détaillée dans ses Principes élémentaires de philosophie.
Fils d’un avocat
hongrois, Georges Politzer est né à Nagyvárad (Autriche-Hongrie). Réfugié
en France après l’échec de la révolution de Bela Kun, il fait ses études
de philosophie à la Sorbonne et obtient son agrégation en 1926. Professeur
à Moulins, puis à Cherbourg, il fonde avec Henri Lefebvre, Paul Nizan et
Pierre Morhange des revues telles que Philosophies (1923) et L’Esprit
(1926). Il traduit Schelling, étudie la psychanalyse et publie, en 1928,
Critique des fondements de la psychologie . En 1929, il adhère au parti
communiste et fait paraître sous le pseudonyme d’Arouet La Fin d’une
parade philosophique, le bergsonisme . Membre du comité central du Parti
communiste français, il donne des cours à l’Université ouvrière et publie,
dans La Pensée , «La Philosophie et les mythes» et «Révolution et
contre-révolution au XXe siècle», où il entend opposer à l’irrationalisme
nazi et à la pensée qui l’a nourri l’union autour du «rationalisme
moderne» et d’un marxisme scientifique. Résistant sous l’occupation
allemande, il est arrêté et fusillé en 1942 au mont Valérien.
La critique de la
psychologie classique s’en prend au processus d’abstraction. Celui-ci
réduit le comportement à un ensemble de mécanismes qui a sa contrepartie
dans une sorte de mystère de l’intériorité. Ainsi se trouve négligé le
caractère individuel de la matière humaine, son aspect primordial, qui est
celui de la «première personne». Une psychologie concrète doit, selon
Politzer, fonder une «science du je». Attiré par la psychanalyse, il est
amené à s’en méfier en raison de l’usage qu’en fait la bourgeoisie. La
notion même d’inconscient lui paraît un signe de mécanisme et
d’abstraction. D’autre part, il lui est aisé de railler Henri Bergson, qui
allie l’artifice des catégories psychologiques et une mystique de l’homme
intérieur, dont une brumeuse intuition serait le guide éclairé.
Le projet de
découvrir l’individu concret implique à la fois le rejet d’une
objectivation en catégories abstraites ou en mécanismes, qu’ils soient
freudiens ou behavioristes, et d’une subjectivité qui s’apparenterait,
elle aussi, à une catégorie métaphysique. Politzer fonde l’action de
l’homme particulier sur une relation entre l’individu et la société, qu’il
appelle le «drame humain». Le premier numéro de la Revue de psychologie
concrète (1929) recherche la structure de ce drame dans des éléments de
culture, tels que le théâtre et la littérature. C’est ici que, à défaut de
saisir par quel processus l’être concret devient abstrait et est vécu sur
un mode dramatique, Politzer en arrive à l’idée que la psychologie doit
«s’enchâsser» dans l’économie et que le déterminisme psychologique n’agit
que dans les «mailles» du déterminisme économique. Le reproche, adressé à
Bergson, d’avoir échoué à fonder une analyse de la vie se retourne contre
Politzer, qui va désormais privilégier la science du changement
économique, clé du changement psychologique. Mais peut-être la
mystification à laquelle il aboutit trouvait-elle déjà son origine dans la
volonté d’expliquer le vécu au lieu de chercher en lui les fondements
mêmes de son émancipation.