Pistes pédagogiques – Classe de Première, ECJS

Quelle Défense en Europe aujourd’hui ?

 

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Document 8  : Irak/Etats-Unis/Europe Histoire d’un complot Diplomatie - La lettre de soutien à Bush de huit pays européens a provoqué un véritable séisme diplomatique et isolé la France. Récit.

 

C’est une fresque représentant le mariage en 1514 de Louis XII de France et de Marie d’Angleterre. Une union qui marque officiellement la fin de la guerre de Cent Ans entre les deux royaumes. Ah, la force des symboles... Car c’est sous cette image édifiante qui orne la salle des mariages de la mairie du Touquet que, mardi, Jacques Chirac et Tony Blair parlent défense européenne, et surtout de l’Irak. Sur le premier sujet, les deux pays sont sur la même longueur d’onde. Ils collaboreront même à la construction de deux porte-avions britanniques, et peut-être d’un autre, français. Sur l’Irak, pas de surprise : difficile de trouver positions plus antagonistes. Les deux pays, membres permanents du Conseil de sécurité de l’Onu, ne sont d’accord que sur une chose : chacun place les Nations unies au coeur de sa stratégie. Mais, tandis que Tony Blair veut légitimer par une résolution du Conseil de sécurité une action militaire américaine à laquelle son pays participera, Jacques Chirac souhaite utiliser ce même Conseil pour laisser les inspecteurs des Nations unies travailler le plus longtemps possible et éviter la guerre. Quitte à utiliser son droit de veto. Il ne l’a pas exclu.Drôle de rencontre dans cette cité balnéaire baptisée « Paris-Plage », où, tout en parlant, chacun des deux hommes sait qu’une étape décisive dans la crise irakienne va se jouer le lendemain. Au Conseil de sécurité, Colin Powell s’apprête à dévoiler les preuves censées démontrer que l’Irak possède encore des armes de destruction massive... Drôle de rencontre aussi par ses non-dits. Publiquement, Jacques Chirac et Tony Blair refuseront de revenir sur cette fameuse « lettre des 8 ». Un épisode qui, pourtant, laissera des traces. La lettre de soutien aux Etats-Unis prouve, une fois de plus, que l’Europe n’a aucune politique étrangère commune... Retour sur la façon dont les Européens vont, une fois de plus, étaler leurs divisions au grand jour.

Nous sommes le mercredi 22 janvier. A Bruxelles, la réunion des 19 ambassadeurs des pays membres de l’Otan ne se passe pas bien. Washington demande à ses alliés de constituer une coalition contre Saddam Hussein. Mais, outre la France et l’Allemagne, la Belgique et le Luxembourg jugent « prématurés » les préparatifs de guerre. Le même jour, tout le personnel politique français et allemand se retrouve au château de Versailles pour fêter en grande pompe le quarantième anniversaire du traité de l’Elysée. Lors de leur conférence de presse, Jacques Chirac et Gerhard Schröder affirment qu’ils ont « un jugement identique » sur la crise irakienne. Le président français déclare que « la France et l’Allemagne mènent une concertation étroite pour donner toutes ses chances à la paix » . Dans les deux pays, la presse parle de « front commun » sur l’Irak. La réponse de Donald Rumsfeld, secrétaire d’Etat à la Défense , est immédiate : Paris et Berlin ne représentent plus que la « vieille Europe ». « Si vous regardez l’Europe entière, son centre de gravité passe à l’Est », poursuit-il. Les choses vont ensuite très vite.

Sollicité par le Wall Street Journal, le quotidien des affaires proche de l’administration Bush, José Maria Aznar rédige, dès le vendredi 24 janvier, une tribune dans laquelle il affirme son soutien à George Bush contre Saddam Hussein. Convaincu de l’existence de liens entre Al-Qaeda et l’Irak, le Premier ministre espagnol en appelle à l’unité de l’Europe derrière les Etats-Unis. Puis il soumet son texte à Tony Blair et à Silvio Berlusconi. Les trois hommes sont très proches (Tony Blair était témoin au mariage de la fille d’Aznar, Berlusconi l’invité d’honneur après Juan Carlos), et le secret est bien gardé.

Tous les trois sont clairement pro-américains. Mais ils ont aussi été irrités par les prises de position franco-allemandes. Plus tard, Ana Palacio, la ministre espagnole des Affaires étrangères, justifiera la fameuse lettre en critiquant le « relent d’unilatéralisme exclusif » de Paris et de Berlin, qui n’ont pas joué la concertation avec leurs partenaires européens. Même jugement de Giuliano Amato, le prédécesseur de Silvio Berlusconi et vice-président de la Convention européenne : « On ne crée plus l’harmonie nécessaire en Europe comme il y a quarante, cinquante ans, lorsque les deux pays étaient le pilier de tout [...] Aujourd’hui, il ne suffit plus d’annoncer à deux une position et d’attendre des autres qu’ils la signent. » En attendant, Blair, Aznar et Berlusconi font circuler leur « papier ».

Tony Blair soumet le texte à Jan Peter Balkenende, le Premier ministre néerlandais, dont le pays a toujours été très proaméricain. Mais celui-ci refuse de signer. Pour lui, l’initiative va provoquer une crise européenne, et il ne le souhaite pas. Londres se tourne ensuite vers un pays « sûr », la Pologne , dont l’atlantisme n’est plus à prouver. Et, effectivement, les choses ne traînent pas. Leszek Miller, le Premier ministre, consulte rapidement son ministre des Affaires étrangères. Puis, « sans état d’âme », paraphe la lettre. Ses rapports sont déjà au plus bas avec Paris, alors...

Comme les autres chefs de gouvernement, il ne tient pas compte des sondages, qui, dans toute l’Europe, sont défavorables à une guerre contre l’Irak (même sous mandat de l’Onu). A Paris, certains responsables commencent à sentir que quelque chose est dans l’air. Mais personne n’a idée de ce qui se prépare réellement, bien que l’on s’attende à quelque « missile » tiré depuis Washington pour diviser l’Europe.

Le lundi 27 janvier, à Bruxelles, conseil des ministres des Affaires étrangères. Le brouillon du texte circule déjà dans plusieurs pays (Portugal, Hongrie...). Berlusconi souhaite retarder un peu la publication de la lettre, Aznar et Blair veulent foncer. Ils prennent sur eux de ne pas avertir les Grecs. Ceux-ci assurent pourtant la présidence de l’Union européenne et réalisent d’ailleurs un bel exploit. Tandis que la « lettre des 8 » circule sous le manteau, Athènes parvient à accoucher d’un texte qui représente la position commune des Quinze sur l’Irak. Une déclaration suffisamment floue pour que tous les pays de l’UE la signent ! Au même moment, à l’Onu, les inspecteurs présentent leur rapport devant le Conseil de sécurité...

Le lendemain, Jacques Chirac parle au téléphone avec Tony Blair, puis avec Silvio Berlusconi. Aucun des deux ne vend la mèche. Ce n’est que le mercredi 29 janvier que le Quai d’Orsay et l’Elysée prennent, officiellement du moins, connaissance de l’initiative de leurs partenaires. En fin d’après-midi, la « lettre des 8 », qui doit être publiée dans plusieurs quotidiens européens, commence à être diffusée dans les rédactions. Sollicité pour une réaction, l’Elysée se procure le texte. Personne n’a vu le coup venir. C’est un camouflet.

Dans les heures qui suivent, Paris affiche sa sérénité et tente de minimiser la portée de cette initiative et sa symbolique, orchestrée, selon l’Elysée, par Washington. Même attitude à Berlin. En revanche, Kostas Simitis, le Premier ministre grec et président en exercice de l’Union européenne, a moins de sang-froid. Il est furieux d’avoir été dupé. Chacun compte ses troupes. Chirac passe un coup de fil cordial à La Haye au Premier ministre Balkenende, qui a refusé de signer la lettre, et au président portugais, qui, contrairement à son Premier ministre signataire de la lettre, est plutôt sur la ligne franco-allemande.

Plusieurs pays d’Europe centrale affirment bruyamment qu’eux aussi auraient bien aimé signer cette missive. La Slovénie et la Slovaquie se disputent même le titre de « neuvième signataire ». Berlusconi arrive à Washington. Il écoute Bush se réjouir de cette opération... et annoncer que les Etats-Unis soutiendront la candidature d’Antonio Martino, l’actuel ministre italien de la Défense , au secrétariat général de l’Otan. Chez « les 8 », le ton monte. En Espagne, hormis le Partido popular d’Aznar, l’ensemble de l’opposition condamne son initiative. La cérémonie des goyas, les césars espagnols, diffusée sur la TVE , la chaîne publique, a même tourné au plaidoyer antiguerre. Des manifestations sont annoncées à Londres...

Une victoire à la Pyrrhus

La « lettre des 8 » met en tout cas en lumière les clivages européens. Elle montre aussi à quel point la diplomatie française est aujourd’hui isolée et, depuis qu’elle a radicalisé ses positions, dans une situation bien inconfortable. Certains font remonter les choses au 20 janvier, à New York, en marge d’un débat sur le terrorisme à l’Onu au Conseil de sécurité, lorsque Dominique de Villepin, le ministre français des Affaires étrangères, a durci le ton. Jusque-là, contrairement à l’Allemagne, qui, depuis des mois, a fait savoir qu’elle était opposée à une guerre, la France semblait ouverte à toutes les options dans le cadre des Nations unies, Chirac demandant même début janvier aux militaires de « se tenir prêts ». Mais, à l’Onu, Villepin n’a pas exclu l’utilisation par la France de son droit de veto. De quoi outrer Colin Powell. Celui-ci venait de quitter l’Onu. Dans sa voiture, en prenant connaissance des déclarations françaises, le secrétaire d’Etat aurait piqué une violente colère. Depuis, Washington regarde Paris d’un drôle oeil... Washington s’était, jusque-là, persuadé que la France finirait, après un baroud d’honneur, par rejoindre son grand allié.Pour Philippe Moreau-Defarge, chercheur à l’Ifri, « beaucoup plus que l’Allemagne, qui n’a pas de droit de veto, et peut donc dire non facilement, en affichant clairement ses réticences contre la guerre, la France joue une partie très serrée... Si elle reste opposée à la guerre, elle pourra difficilement ne pas utiliser son veto. A moins, bien sûr, de se décrédibiliser durablement... » Comme si, finalement, les beaux succès diplomatiques de Dominique de Villepin à l’automne, lorsqu’il a réussi à faire voter la résolution 1441 à l’unanimité du Conseil de sécurité, s’étaient retournés contre lui... Mais, dans cette crise irakienne, l’histoire n’a pas encore dit son dernier mot, et tant de pages restent à écrire...© Le Point du 07/02/03 - N°1586 - Page 48 -